Jujuy et la Quebrada de Humahuaca
Jujuy et la Quebrada de Humahuaca

Jujuy et la Quebrada de Humahuaca

Nous commençons notre aventure Argentine avec la région au Nord de Jujuy (dire « rourouille »), appelée aussi « boucle nord de Salta ». Nous empruntons la Ruta 9, qui est très belle, asphaltée et monte progressivement en altitude. Quelques kilomètres après San Salvador de Jujuy, la végétation commence à se faire de plus en plus rare, pour laisser place à un décor totalement différent de tout ce que nous avons connu jusqu’alors. Ici tout est roche. Les rios sont asséchés à cette saison et ne sont que de grandes étendues de sable, de gravillons et de pierres. De chaque côté de cette rivière minérale s’élèvent d’imposantes montagnes qui ressemblent à des monticules de pierres enchevêtrées les unes sur les autres. Le ciel est couvert ce jour-là, les nuages bas et le brouillard amplifient tout ce gris, contrastant avec les couleurs vives et l’omniprésence de l’eau et de la végétation au Brésil et au Paraguay. Cette fois ça y est: c’est l’Argentine et les Andes! Nous traversons quelques villages constitués de maisons basses en pierre recouvertes de terre, habitat typique de cette région, adapté aux conditions extrêmes de soleil, de vent et de poussière et surtout, réalisées avec les matériaux présents sur place! Ici, pas vraiment de place pour la couleur. Peu d’arbres, pas de fleurs, tout est terre, tout est roche. Ma première impression est mitigée, je regrette déjà le Pantanal, les aras, les perruches vertes et les capibaras… Je n’arrête pas de dire: « c’est minéral!!! »

Nous nous arrêtons d’abord dans la petite ville de Tilcara, camp de base pour la visite de la Quebrada de Humahuaca, située à 2600m d’altitude. C’est une petite ville au centre agréable, touristique, qui compte un bon nombre d’auberges pour héberger les backpackers et voyageurs du monde entier. Sa place centrale s’anime en fin de journée et une bonne cinquantaine d’artisans déballent leurs articles typiques de cette région: bijoux en pierre, ponchos en alpaga, trousses et sacs en coton coloré typique des andes…un régal pour les yeux et le porte-monnaie car tout est très bon marché. Au détour de notre balade, nous découvrons le marché couvert qui accueille aujourd’hui un concert en l’honneur de la fête des mères. Les locaux dansent et partagent un alcool léger qui semble ressembler à de la pomme. Des bénévoles passent entre les badauds pour en proposer un verre gratuitement. Ici, la population est bien moins expressive que dans tous les endroits que nous avons traversé. Les gens sont vraiment typés andins, ils sont de culture Mapuche, beaucoup plus discrets, voire timides. Les regards se posent sur nous qui sommes clairement des gringos dans cette fête locale. Agathe principalement se sent gênée par ces regards et ressent pour la première fois sa condition d’étrangère, un nouvel apprentissage qu’apportera ce voyage! Nous rentrons ensuite au camion et profiterons de la fête quasiment toute la nuit depuis notre lit.

Le lendemain, nous partons pour notre première randonnée vers la Gargantua del Diablo, petite cascade pas vraiment spectaculaire mais qui permet de nous acclimater tranquillement à l’altitude et de nous familiariser avec ce terrain rocailleux et poussiéreux que nous foulerons pendant plusieurs semaines. Nous commençons par la visite de Pucarà, ruines d’un ancien village Inka en partie reconstitué. Nous découvrons la facture des constructions de l’époque, en pierre, terre et bois de cardon. Nous continuons ensuite jusqu’à la Gargantua del Diablo, à 2900 m d’altitude, à travers piste, sentier escarpé et canyon. La vue d’en haut sur la vallée et le village est magnifique, Tilcarà a des allures d’Oasis dans ce paysage sec et minéral. Je me rend compte que vue d’en haut, la ville semble verte (ce n’est pas tout à fait l’impression que cela donne quand on est à l’intérieur!). Nous redescendons en empruntant le même chemin. A la sortie du sentier, nous sommes interpellés par un homme à qui il est difficile de donner un âge. Il est assis sur une pierre et parle fort, en mâchant ses mots…et sa boule de feuille de coca! Il serre fortement la main de Sylvain, puis la mienne. Il nous demande d’où nous venons et baragouine un espagnol que nous ne comprenons pas. Son attitude n’est pas vraiment agressive mais vraiment tendue, sa poignée de main se fait insistante et peu agréable. Il saisit ensuite la main d’Agathe et ne la lâche plus. Nous ne nous sentons pas vraiment à l’aise. Il a l’air dans un état second, ni méchant, ni bienveillant. Difficile de lire sur son visage sans expression et dans ses yeux vitreux. Heureusement, un couple arrive et le jeune homme qui est de la région fait diversion en parlant à l’homme et nous fait signe de nous en aller. Nous ne nous faisons pas prier. Nous ne saurons jamais vraiment ce qu’il nous voulait, mais nous apprendrons à reconnaître cette attitude très crispée caractéristique de ces hommes qui chiquent la coca toute la journée en l’accompagnant d’alcool et que nous saurons éviter désormais. Nous finissons tranquillement la journée sur la place centrale à déambuler et à acheter quelques souvenirs.

Le soir-même, nous continuons vers Uquia, petite bourgade suivante à une demi-heure de Tilcara. Nous continuons notre acclimatation en dormant à 2900 m d’altitude. Nous trouvons un spot sur I-Overlander, non loin de l’entrée de la Quebrada de las Senoritas que nous visiterons le lendemain. Près du camion, se trouve une sorte de construction ronde, faite de cailloux de toutes formes et regorgeant d’offrandes à la Pachamama. La nuit est silencieuse mais je dors mal, mon sommeil est entrecoupés et je fais pas mal de cauchemars, ce qui est vraiment très rare pour moi. Agathe parlera aussi beaucoup dans la nuit, Gaspard nous rejoindra dans notre lit suite à un cauchemar.

Le matin, nous partons visiter la magnifique Quebrada de Las Senoritas, un canyon rougeoyant qui est traversé en saison des pluies par des torrents éphémères qui guident l’eau du sommet des montagnes jusqu’aux rios dans la Vallée. La visite se fait obligatoirement avec un guide. Celui-ci nous explique que la grande amplitude thermique entre le jour et la nuit est responsable de nombreuses fractures dans la roche, exposant les minéraux à l’air et à l’oxydation, d’où la teinte si particulière des montagnes. Ici c’est le rouge et le rose qui l’emportent. Le soleil pénétrant dans les étroits couloirs du canyon donne une couleur toute particulière à la roche et une lumière changeante au détour de chaque virage. Un régal pour les yeux!

Le guide nous explique aussi la légende locale qui donnaient une explication à cette couleur rouge: elle raconte qu’un groupe de femmes incas, poursuivies par les Espagnols, ont fui vers ce lieu en emportant l’or de leur peuple. Elles y ont enfoui leur trésor et pour se soustraire aux envahisseurs, elles se sont remises à la Pachamama (la Terre Mère), qui les aurait métamorphosées en imposantes formations rocheuses pour les protéger à jamais. La montagne serait rouge parce que les princesses ont écoulé leur sang pour qu’on n’oublie pas les conséquences de la cupidité. Il nous parle aussi de l’attachement à la Pachamama. Les sanctuaires à la Pachamama, comme celui à côté duquel nous avons dormi, ont pour rôle d’enfermer le mal à l’intérieur. Je commence à comprendre pourquoi notre nuit a été si perturbée (on y croit où pas, mais je suis persuadée qu’il y a en effet des énergies particulières à cet endroit)!

A l’issue de la visite, nous rencontrons Didier et Sandrine, un couple Belges qui voyage avec un magnifique Sprinter 4×4. Nous décidons de passer un peu de temps ensemble et d’aller bivouaquer à Humahuaca, à 3200m d’altitude.

Nous continuons donc vers la petite ville de Humahuaca, plus petite que Tilcara mais toute aussi mignonne. Nous trouvons un spot à 3200m d’altitude, sur le bord de la Ruta 73, une route de terre très bien entretenue qui monte vers la fameuse Hornocal que nous irons visiter le lendemain. Nous passons la soirée à discuter avec nos compagnons de voyage tout en entreprenant un barbecue. Allumer un feu à cette altitude n’est pas évident, l’oxygène manque et le feu manque de s’éteindre à chaque moment. Il nous faudra plus d’une heure trente et beaucoup de d’huile de coude pour cuire 4 saucisses! Leçon à retenir: pas de barbecue à cette altitude! Nous passons une assez bonne nuit, même si le sommeil est en effet beaucoup plus léger qu’à plus basse altitude.

Le lendemain matin, nous montons à 4350m d’altitude pour observer la fameuse Hornocal, surnommée « la montagne aux 14 couleurs ». La route est spectaculaire, un enchaînement de virages donnant vue sur sur la vallée et les montagnes environnantes. Après une bonne trentaine de minutes, la voilà, la fameuse montagne colorée! La roche semble avoir été découpée en tranches triangulaires, le sommet acéré pointant vers le ciel. Les différentes couches sédimentaires se sont succédées au cours des aires géologique et l’oxydation a fait le reste du travail. Un mille-feuille de roches jaunes, roses, violettes, grises, bleues, vertes…magnifique! Nous randonnons sur le sentier qui mène vers d’autres points de vue sur cette montagne. Nous observons nos première vigognes qui déambulent gracieusement entre les touffes d’herbes jaune et les petits cactus. Notre pas est légèrement plus lent que d’habitude, l’altitude commence à se faire sentir au bout de deux heures de balade. Malgré le thé à la coca du matin et les bonbons à la coca, je commence à ressentir les effets de l’altitude. Le mal de tête commence, j’ai du mal à trouver l’énergie pour répondre aux questions de Gaspard. Sylvain, Didier et Sandrine s’engagent vers le dernier sentier pour accéder au mirador mais le dénivelé pour remonter me semble insurmontable à ce moment-là. Je décide de rester avec les enfants sur le parking. Malgré l’agua de Florida que j’applique sur mes tempes, mon front et ma nuque, le mal de tête ne se calme pas vraiment. Ce n’est pas intense mais j’ai l’impression d’être dans le brouillard. Une fois Sylvain revenu, nous redescendons pour déjeuner à une altitude plus acceptable. Le mal de tête s’intensifie en redescendant et me fatigue. Cela se passera assez rapidement une fois posés.

En fin d’après-midi, nous descendons au village d’Humahuaca pour faire des courses. A peine garés, un camping-car immatriculé en France se gare en face de nous. Il s’agit de la famille « Tib-casita »: Fred, Julie et leurs deux filles Julia et Louna. Nous commençons à discuter, à échanger sur nos expériences et nous les invitons à venir nous rejoindre sur notre spot un peu au dessus du village. Nous passerons une bonne soirée à 10, les enfants sont très heureux de pouvoir jouer avec des copains. Ces moments de rencontre avec les autres voyageurs sont toujours très appréciables, de petites pauses d’échange d’idées et d’expériences qui sont précieuses. Nous passerons la journée suivante au même endroit, les enfants font école, nous partageons les repas et je passerai l’après-midi à écrire mes articles en retard.

Le lendemain matin, nous quittons les copains pour nous rendre sur notre dernier stop sur cette ruta 9: Tres Cruces. Nous montons à 3700 m d’altitude. Tres cruces se trouve à la frontière Bolivienne, porte d’entrée de l’altiplano par Tupiza. Nous nous arrêtons au pied du fameux Puente del Diablo qui se trouve à 4200 m d’altitude. Nous partons pour une randonnée de 13km pour rejoindre ce pont. A cette altitude et avec ce dénivelé, nous n’évoluons pas aussi vite que d’ordinaire. Il nous faudra 5h pour réaliser la boucle entière. Les dernières centaines de mètres au sommet se font doucement, les pauses sont nombreuses. C’est Gaspard qui peine le plus mais il parvient tout de même jusqu’au sommet avec grande fierté. La-haut, nous découvrons des roches plates et roses qui s’étirent vers le ciel. Nous avançons sur ces rochers plats très abrasifs en admirant la vallée de l’autre côté. Au bout d’une centaine de mètres, nous débouchons sur une sorte de cuvette pleine de sable fin. Il faut descendre en désescaladant. Une fois en bas, le voilà, la fameux pont du diable: la roche, sculptée par l’eau, forme un pont étroit entre deux promontoires rocheux. Qu’il serait tentant de le traverser!!! Mais la roche est friable et fragile, nous nous contentons de la petite photo à l’extrémité du pont et nous évitons de « tenter le diable »! Dans la cuvette de sable, parviennent à pousser on ne sait comment, quelques plantes et arbustes, bénéficiant de l’ombre et de l’eau qui stagne. La nature n’a vraiment pas fini de nous surprendre, la vie est partout, elle s’adapte, elle résiste, elle est résiliente.

Nous passons un moment ici à contempler, mais les quelques nuages présents dans le ciel commencent à s’agglutiner en altitude. Nous craignons qu’un orage éclate. Nous entamons donc la descente rapidement, trop rapidement. Mon pied me fait mal depuis quelques jours. Je me suis enfoncée une épine dans l’orteil et cela me fait encore souffrir. Chaque pas dans la descente est un supplice. Heureusement, j’ai mes bâtons pour me soutenir. Nous nous dépêchons donc de rejoindre le camion. L’effort paraît moins intense qu’en montée alors nous accélérons le pas. Nous n’avons plus d’eau, l’air est sec et le soleil cuisant. Il nous faudra tout de même plus de deux heures pour rejoindre notre point de départ. Les dernières trente minutes, je commence à ressentir les mêmes symptômes que lors de la visite d’Hornocal. D’abord un léger mal de tête, puis du mal à répondre aux questions des enfants, à supporter même qu’on me parle. Le mal de tête s’intensifie de minute en minute. Je termine les dix dernières minutes de marche les yeux quasiment fermés et en boîtant. Une fois au camion, je ne peux rien faire d’autre que de m’allonger, les yeux fermés. Je prends un doliprane qui se montrera bien plus efficace que la coca. Après trois bons quart d’heure de repos, je peux enfin revenir à une activité à peu près normale. Cela va beaucoup mieux mais je suis fatiguée. Je me mets à douter de ma capacité à rester longtemps au-dessus de 4000m, l’avenir nous le dira.

Ce fut une très belle randonnée, la première vraie rando à une si haute altitude. Nous sommes tous très contents de l’avoir faite. Nous dormons ici, à 3700m d’altitude d’un bon sommeil quoique un peu léger.

Le lendemain matin, le doute nous tient: que fait-on? la partie sud de la Bolivie (nous sommes si près)? Redescendre vers Salta? Visiter les Salinas Grandes? Nous roulons vers Tilcara en nous posant cette question sans cesse. Finalement, nous décidons d’aller voir les Salinas Grandes en passant par Purmamarca…cette route nous mènera vers l’inattendu, l’intense, l’incroyable…bien au-delà de ce que nous pouvions soupçonner à ce moment-là!

Mais cela sera une autre histoire…