Nous entrons facilement en Argentine et passons notre première nuit à Formosa. Tout ici a l’air bien organisé, la ville est organisée en « quadros » formés par des rues en ligne droite qui se coupent à la perpendiculaire, sur le modèle espagnol. Ce qui nous frappe dès notre entrée en Argentine, c’est la fréquence des contrôles de police sur la route et des patrouilles dans les villes. Nous nous sentons bien gardés en tant que voyageurs…je ne sais pas ce que nous ne penserions si nous étions habitants…
Le lendemain, après avoir effectué les tâches obligatoires à chaque changement de pays (trouver des cartes prépayées pour nos téléphones et faire du change), nous nous engageons sur la longue Ruta 81 qui traverse le Chaco en longeant la frontière paraguayenne et au nord, bolivienne. 900 KM de ligne droite! Nous prenons la mesure des distances qui nous attendent lorsque le douanier, souhaitant nous indiquer notre chemin jusqu’à Salta, nous dit: « dans 100km tu prends à droite pour prendre la Ruta 81! ». Jusqu’ici nous étions habités à ce qu’on nous indique « le deuxième quadro à droite » ou ‘la deuxième route à gauche », mais ici, le prochain carrefour peut se trouver à des centaines de kilomètres. Nous entrons dans la démesure qu’on est venue chercher sur ce continent: démesure des espaces, démesure des paysages, démesure des montagnes, démesure des distances!
Nous parcourons donc le Chaco d’un bout à l’autre en 8h de route. Hormis 3 ou 4 sections un peu dangereuses avec des nids de poules et des animaux en libertés pratiquant l’éco-paturage, la route est dans l’ensemble très agréable, totalement asphaltées et de qualité. Nous pouvons donc avaler les kilomètres rapidement. Ici, rien à voir ni à admirer. Le Chaco est une gigantesque plaine recouvrant une partie du Paraguay, du Sud de la Bolivie et du Sud-Ouest du Brésil. Son nom signifie « territoire de chasse » en Quechua. La déforestation illégale est importante, mettant en difficulté les ethnies guarani de la région qui sont expulsés de leurs terres et s’en vont peupler les bidonvilles des villes. La culture du soja destiné au bétail des élevages européens détruit d’importantes surfaces de savane et de forêts sèches. Certaines partie du Chaco sont très sèches et d’autres plus humides. Nous traversons la partie la plus occidentale, sèche et peu peuplée, où la vie est rude et le paysage désolé.
Plus nous approchons de la Bolivie, plus nous croisons de checkpoint de police, destinés à lutter contre le trafic de drogue très important dans cette région frontalière. Nous commençons à voir des gens très différents des habitants du Paraguay: plus petits, la peau plus mate, plus marqués, avec une sorte d’excroissance sur le visage au niveau de la joue…la fameuse boule de coca. On sent que la vie est beaucoup plus difficile dans cette région. Les habitations sont très sommaires allant de simples cases à de petites maisons basses, souvent en terre, sont regroupées dans les quelques villages qui bordent cette longue route 81. Plus nous nous enfonçons dans le Chaco, plus les visages sont fermés, marqués par le temps, le soleil et la nécessité. Nous ne nous sentons pas suffisamment sereins pour dormir ici, dans un des villages. Non pas par manque de confiance en la population mais surtout parce qu’on ne se sent pas à notre place ici, avec notre camion quasi neuf valant plus qu’une famille entière ne pourra espérer gagner en une vie…
Nous roulons donc jusqu’à la nuit et gagnons un village à la sortie de la route 81 qui permet un stationnement gratuit dans le parc municipal gardé toute la nuit. Nous y passerons une très chaude nuit à plus de 30 degrés qui se terminera par une pluie diluvienne au petit matin, la première depuis 5 mois! Celle-ci nous vaudra notre deuxième enlisement du voyage!
Au moment de quitter le parc, impossible d’avancer. Notre camion s’est enfoncé de 5cm dans la boue et ne peut se dégager. Je vais alors chercher de l’aide chez l’épicier d’à côté. Lorsque j’entre dans la boutique, je trouve deux hommes, une boule de coca dans la bouche, déformant leur visage à outrance. Ils m’indiquent le hangar d’en-face et m’informent que le propriétaire a un tracteur. En arrivant devant le bâtiment de tôle, je trouve un groupe de jeunes hommes, vêtus treillis et de vestes militaires, attablés autour d’un maté, eux aussi chiquant la coca. Je leur explique mon problème en espagnol et me rend compte que mon accent trop castillan est peu compréhensible ici. L’un d’entre eux semble mieux maîtriser l’espagnol et traduit à ses camarades. Ils me disent d’attendre quelques minutes le temps de finir le maté et de sortir le tracteur. Moins de cinq minutes plus tard, les voilà arrivés avec le tracteur. Ils nous sortent de là rapidement, sans dire à peine un mot ni décrocher de sourire. On est bien loin des sourires chaleureux et des paroles enjôleuses des uruguayens, des brésiliens et des paraguayens. Cela ne fait pas d’eux des personnes moins aimables ni moins serviables mais on comprend bien qu’on est en train de changer de territoire et de culture. Les Andes ne se dressent pas encore dans le paysage que la population locale nous laisse déjà pressentir ce qui nous attend : un autre monde se dessine, un autre voyage commence…



